Au début, quand on s'est connue, on était encore que des gamines. Je mettais le sable dans le seau, et elle tapait dessus quand je les renversais. On jouait à la maman et au papa avec les autres, et il y avait jamais de papa ; il était toujours mort. Comme dans la vraie vie.
On était encore que des gamines ouais. Le temps passait lentement, enfin, on ne se rendait pas bien compte je crois. On avait quatre, cinq, sept ans. On trichait ensemble pendant les dictées, le cahier sur les genoux alors qu'on savait la leçon. Quand il pleuvait, on courait dans la cour, et on finissait forcément par marcher dans une flaque. Et elle se mettait à pleurer parce que sa maman allait la gronder. Alors moi, je la serrais dans mes bras, parce qu'à sept ans, on ne fait qu'imiter sa maman qui nous fait un bisou quand on se fait mal. Et puis, on mangeait des Fraises Tagadas dans sa chambre, en les cachant dans nos mains, parce que sa maman n'avait pas dit oui.
On a grandi ensuite, on avait huit, neuf, dix ans. On mettait les vêtements que nos mamans choisissaient, et elle venait dormir chez moi le samedi soir. On pouffait dans le noir jusqu'à 22h30, avant de s'endormir doucement. On était que des gamines. Des petites filles innocentes qui aiment leurs mamans (enfin je crois), qui trouve les garçons stupides, et dessinent des jolies maisons, avec un joli jardin. Et plus tard, on aura deux enfants (un garçon et une fille) et notre mari ce sera Guillaume ou Lucas. Je préférais Clément en fait...
Et puis, on est rentré au collège. C'était sa mère qui nous avait laissé devant la grande grille de l'école –pardon, du collège-, et pendant tout le trajet, elle m'avait serré la main. On regardait le paysage défiler, et j'imaginais une musique en fond sonore (comme dans les films que ma mère regarde). Et c'était le collège. La continuation de nous.
Elle était ma meilleure amie. On se connaissait depuis la maternelle ; une histoire de bac à sable tout ça finalement. On passait nos journées ensemble, et même nos vacances. Et il n y avait que nous, seulement nous. Les autres filles, elles étaient gentilles, mais elles étaient seulement de passage. C'était elle la plus importante. Ma meilleure amie voilà.
Et y a eu la sixième, la cinquième. J'étais mal dans ma peau, et elle a eu ses règles avant moi. Alors oui, j'étais jalouse. Moi j'étais grosse et blanche, et elle maigre et bronzée. Un jour, elle m'a avoué qu'elle n'avait jamais aimé que ses os de hanches ressortent, et qu'elle aurait tout donné pour avoir mes seins. Si seulement, je l'avais su avant. Peut-être que je ne me serais pas habillé en noir toute une année et plus encore. Pour cacher les formes ils disaient dans les magasines féminins qu'on piquait à nos mères. On s'allongeait sur sa moquette beige, et on passait nos après-midi à discuter des autres filles de la classe, des garçons –oh ! juste un peu-, et de plus tard. On devait être en quatrième, je crois, et elle m'a demandé si plus tard on serait toujours amies. J'étais adossé contre ma commode, et je sentais la poignée me rentrer dans le dos. Je tournais les pages d'un magasine qui traînait par terre, et je me suis arrêté en plein geste, tellement surprise de sa question. Je ne m'étais jamais demandé si plus tard, on serait toujours amies. Pour moi, c'était tellement naturel ; je n'imaginais pas ma vie sans elle. J'ai lâché mon magasine et je savais pas quoi lui dire. Je n'osais pas sûrement. Mais tant pis ; je me suis approché, j'ai essayé de faire un regard tout doux, de lui dire je t'aime dans les yeux, mais ça ne suffisait pas. J'ai serré ses deux mains entre les miennes, et je lui ai dit ; je te promets qu'on sera toujours amies. Jusqu'au cercueil. Je t'aime. J'avais marmonné les derniers mots – à l'époque, ça se disait pas-, mais elle a très bien entendu. J'ai vu ses yeux brillants, et elle m'a serré dans ses bras. Dans mes cheveux, je l'ai entendu murmurer ; je te le promets aussi. Jusqu'au cercueil.
Après ? Après, tout est allé trop vite. On avait treize et on commençait déjà à se rendre compte que la vie, elle était pas toute jolie comme on croyait naïvement. Y avait les garçons, notre nouveau corps, et puis je me rendais compte que ce n'était absolument pas normal de ne pas avoir de père, et encore moins ne rien savoir sur lui. Alors, on s'est mise à pleurer, de temps en temps. Je me suis mis à écrire un journal –dont elle n'avait le droit de lire que certaines pages- et elle a commencé à jouer de la guitare. On était toujours inséparables, et on nous demandait souvent si on était des s½urs. Dans ses cas là, on se regardait en souriant, et je voyais les étoiles dans ses yeux. On aurait aimé...
Ensuite, on a continué ensemble. Le meilleur, comme le pire. Surtout le pire. Ma tentative de suicide avec les médicaments de ma mère et les cicatrices de couteaux sur ses poignets. La cigarette qu'on a commencé un soir d'été. La bière aussi. La vodka ensuite. On a connu le lycée, et on était plus innocentes. Plus du tout. On restait un peu moins ensemble, parce qu'on était moins gamines. On nous invitait à des fêtes de débauchés, et on aimait ça. On a toujours aimé ça, cette sensation d'ivresse dans le sang, et les mains baladeuses des garçons sur nos seins. Et y a eu l'amour aussi. Y avait ce grand garçon, avec ces grands yeux bleus. Il avait toujours un keffieh autour du cou, et il voulait se faire tatouer l'avant-bras. Il était beau, et ses yeux brillaient quand il m'appelait doucement pour que j'aille l'embrasser. Mais on s'était promis aussi ; un mec ne nous séparera jamais.
Mais voilà. On a eu notre bac, et on est parti en vacances avec des potes. On a fumé, on a bu, on s'est fait percer, on a couché, on a bronzé et elle faisait une école de commerce, et moi une prépa de lettres. Moi à Lyon puisque Jérôme y allait, et elle sur Paris. Je me souviendrais de ce jour où j'ai pris le train. Elle m'avait aidé à mettre les valises et tout ça dans les filets à bagages. Je la voyais silencieuse, elle qui parlait tout le temps. Sur le quai de la gare, c'était comme dans les films. Je voyais les larmes dans ses yeux, et je me suis jeté dans ses bras en sanglotant. Et je suis partie. À Lyon, à Barcelone, à Londres, en Hongrie, en Russie, à Athènes, à Amsterdam. Et deux ans se sont passé, avec des bisous et quelques mots chopés sur le quai d'une gare, ou au verso d'une carte postale.
Quand on s'est revue, je suis allée chez elle, dans son petit studio sur Paris. Sa mère m'avait donné son adresse. À cette époque, on ne communiquait plus trop. Les sms et les voyages c'est pas compatible. Mais il s'était passé tellement de choses et j'avais envie de partager ma visite de l'Europe un petit peu avec elle –je l'avais partagé avec Jérôme et puis Louis, et ensuite Kévin et toute seule. Surtout toute seule. Alors j'ai sonné à sa porte, et quand elle m'a ouvert, elle a hurlé. Elle s'est jeté sur moi et on a finit par terre sur le petit palier qui grinçait. J'ai passé deux jours chez elle, sans presque dormir, à rattraper deux ans derrière nous.
Et je suis repartie. Je ne me souviens plus où. Je suis partie cinq ans. Ce fut les cinq pires années de ma vie, je crois. La première année, on se voyait régulièrement. La deuxième, un peu moins. La troisième, une fois dans l'an. Et les deux dernières années, plus rien. Rien, rien, rien. Et des fois, je me réveillais au tout petit matin. J'enfilais un peignoir et je partais fumer sur le balcon. Je regardais la ville sous mes pieds et je m'imaginais qu'elle était ce petit point là tout en bas. Mais ce n'était jamais elle. Et il y avait toujours un mec –différent- pour m'attraper par les hanches et me dire de lâcher cette clope en riant. Ce que je n'ai jamais fait.
Et puis, j'ai cru qu'elle m'avait oublié, et je me suis dit que je devrais en faire autant. Les promesses ont une date de péremption.
Mais hier mon téléphone a sonné, et c'était elle. Tu viens me chercher demain ; on part.
(écrit y a longtemps. je voulais faire une longue suite, mais j'ai plus d'idée. so.)
