44.

Tall tall grass


Allongé dans l'obscure moiteur de la chambre, il a allumé une cigarette. Il recracha la fumée, et à ce moment précis, elle revint de la salle de bains, nue. Elle sourit, et piqua une cigarette dans son paquet. Ils se sourirent, et elle s'allongea sur les draps gris en allumant le briquet. La flamme éclaira une seconde leurs visages sereins, apaisés et heureux, avant de plonger de nouveau la pièce dans le noir. On ne voyait plus que les bouts rouges des cigarettes dans la chambre. Et on sentait leurs mains entrelacées, les caresses furtives du bout du pied, et cette chaleur entre deux ; comme celle d'après l'amour.
Ils étaient ensemble depuis presque longtemps, et à chaque fois c'était pareil. Un soir comme ça, ils se cherchaient, se caressaient, se frôlaient, et finissaient nus, entrelacés étroitement dans le grand lit aux draps beiges, rouges ou gris. Ils s'embrassaient, se mordaient, se touchaient, et pendant quelques instants, c'était juste une parfaite symbiose entre deux personnes adultes. Peut-être qu'aux yeux d'inconnu, cette histoire n'était que du sexe. Ils n'habitaient pas ensemble, même s'ils étaient tout le temps fourrés chez elle, ils faisaient encore des rendez-vous galants comme le premier soir, ils faisaient semblant de ne pas se connaître dans la rue pour mieux se retrouver le soir, et quasiment personne autour d'eux n'était au courant. Ils s'étaient rencontrés, il y a peut-être longtemps dans un bar, dans un restaurant, à un concert, ou à une fête chez des amis communs. Peu importe, ils se rencontraient, se redécouvraient à chaque fois. Ils aimaient jouer les inconnus, et faire comme si de rien n'était les premières minutes. Revenus dans l'intimité, ils ne pouvaient empêcher de faire revenir le naturel ; ils se connaissaient par c½ur, s'étaient apprivoisés et puis ils savaient ce qui plaisait à l'autre. Les caresses derrière le genou, la clope après, le café et la rose sur un plateau le lendemain matin, le journal sur la table du salon, et le saumon fumé le dimanche midi. Ils vivaient de clope, d'habitudes sucrées, d'harmonies doucereuses, et de Carte Noir. Les habitudes prenaient le dessus lors de ces matins nonchalants, et l'inconnu le reste du temps.
Elle sourit quand elle pensa à leur étrange relation que ses amis ne comprenaient pas, et que le reste du monde n'imaginait même pas. Elle écrasa sa cigarette, lui aussi, et ils se retrouvèrent de nouveau dans le noir complet. Il la prit dans ses bras, elle posa sa tête sur son épaule, ils entremêlèrent leurs genoux, il posa son menton sur ses cheveux légèrement humides, et elle sa main sur sa hanche. Serrés l'un contre l'autre, dans la moiteur enfumé de la chambre, il caressa le bas de son dos paisiblement, là où elle s'était fait tatoué et lui demanda ;
« Demain tu fais quoi ? »
« Je sais pas encore. »
« À quatorze heures, aux jardins des Tuileries, devant les pelouses. Et je te demande en mariage avec une bague en plastique, habillé avec mon jean troué et mon teeshirt vert pomme. »
Elle se serra un peu plus contre lui, et chatouillant son cou de ses grands cils, elle murmura dans un souffle endormi ;
« Non, ton tee shirt David Bowie tout déchiré s'il te plait. »
Il embrassa son front, et serra sa main gauche.

(vingt minutes, à l'arrache. deux mois que je n'avais pas écrit, ou presque)

44.
# Posté le lundi 23 mars 2009 15:09

43.

43.
Sous ses cils, la pluie tombe. Les musiques défilent, et j'ai envie de prendre ma guitare plutôt que d'écouter la radio. J'appuie sur le bouton OFF, et le médiator glisse sur les cordes. J'ai envie de repeindre le salon en blanc et rose pâle pour mettre du soleil ou de la paix sous ses cils. Je gratte les mêmes cordes sur la guitare, et l'éclat sous ses cils se réveille dans le reflet du vernis de l'instrument.
Ses ongles sont peints en jaune ; jaune d'or, jaune poussin. Un jaune tout doux qui s'accorde avec le bleu paix, bleu mer de son grand pull. Je ne sais pas si c'est le mien, ou celui de son père. Peut-être celui d'un ex copain. Je n'en sais rien. Ses cheveux lisses tombent lourdement sur ses épaules, et je me rappelle que quand je la tiens dans mes bras, les petits cheveux qu'elle a sur la nuque me chatouillent le nez.
« Tes notes... On dirait des gouttes d'eau qui tombe sur l'aquarium. »
C'est vrai qu'hier, sous ses cils il pleuvait quand elle donnait à manger aux poissons. Ses chers poissons qu'elle ne peut s'empêcher de pleurer quand ils meurent, et quand elle les enterre dans ses pots de fleurs.
Elle bat des cils, et ses grands yeux verts bordés de noir m'hypnotisent, m'obsèdent, me fascinent. J'aimerais me noyer dans cette étendue verte, me baigner, me rouler, sentir, rire dans ses yeux verts. Parce qu'ils sont plus beaux que la vie dehors, et ma vie à moi aussi. Je crois que ses yeux verts sont plus beaux qu'elle.
J'arrête de jouer de la guitare, et quand je la dépose sur la moquette beige, je vois la prairie de ses yeux qui disparaît peu à peu sous les eaux. Il y a un ouragan dans les yeux d'Anna, et j'ai peur qu'elle succombe à tous les dommages. Alors je me lève aussi rapidement que je peux, et mon doit se pose sur le do du piano. Dans mon dos, je devine le soleil qui revient sous ses cils, et ses dents qui mordent ses lèvres. J'imagine ses longues jambes nues qu'elle fait passer sous son grand pull bleu, et ses petits doigts de pieds sous le coussin orange. Mi, sol, fa, si bémol, ré bécart, mi. Des oiseaux s'envolent des touches noires et blanches, tournoient dans la pièce verte et bleue. Ils frôlent les cheveux d'Anna, caressent ses cils, embrassent ses pommettes et chuchotent des mots doux dans son oreille. Mes doigts caressent les touches comme je caresserais sa poitrine. Les oiseaux finissent par rejoindre l'étendue verte sous ses cils. J'ai envie d'embrasser Anna.
Sous ses cils, je m'incline.



(j'ai pas réussi àfaire plus long, le texte s'est fini tout seul.
sous ses cils _ kyo)
# Posté le vendredi 30 janvier 2009 15:18

42.

42.
Carrelage soleil


Le verre s'est cassé sur le carrelage jaune. Il y a du sang par terre. Il y a du sang sur sa main aussi. Beaucoup de sang peut-être. Ça fait des petits ronds rouge foncé sur le carrelage jaune. Et elle aimerait prendre un couteau, et comme avec des gouttes de chocolat, le faire glisser dans le liquide et faire des jolies arabesques rouges sur le jaune du carrelage. Mais finalement, elle ne fait rien. Elle regarde le sang qui goutte le long de son index, tombe sur le majeur, et finalement chute sur le carrelage. Il est froid, malgré sa couleur du soleil. Et le sang chaud qui sort de son corps et tombe presque lourdement sur le carrelage soleil la refroidit complètement. Elle hésite à se lever, à nettoyer la plaie et mettre un pansement, ou rester là à regarder le sang tomber. L'idée lui traverse l'esprit, et elle arrive même à la trouver intéressante ; rester là, se vider de son sang, et mourir sur ce carrelage jaune. Ce serait joli, un carrelage soleil recouvert de sang. On pourrait faire une jolie photo, qui montrerait la mort du soleil. Et elle, ce serait la meurtrière, la fille vêtue de noir, qui s'est suicidé en tuant le soleil.
Mais elle ramasse les morceaux de verre, les jette dans la poubelle, met sa main sous l'eau du robinet, nettoie le sol avec une éponge qu'elle nettoie elle aussi après. Elle met du désinfectant, un pansement. Puis, elle ferme la porte de la salle de bains, elle éteint la lumière. Et debout, dans le noir, elle ne voit plus rien. Ni son doigt qui lui fait mal, ni l'odeur de javel qui persiste dans l'air, ni le goût du sang qu'elle a encore dans la bouche. Elle ne voit plus rien au monde, elle ne se voit plus. Et elle peut enfin se mettre à pleurer, là, les bras ballants, pieds nus sur un tapis orange abîmé qu'elle ne voit pas.

Quand elle sort de la salle de bains, elle ne sait plus le temps qui a passé. Et elle a l'impression d'être morte. Comme si toute sa vie était partie par cette coupure à l'index, comme si le sang qui s'était écoulé dans l'évier était l'essence même de sa vie. De son âme, aurait écrit un écrivain lyrique. Mais elle n'en est pas un, et elle a l'impression qu'elle est morte, qu'il ne reste qu'une énorme enveloppe charnelle rosâtre desséchée par les larmes et le sang qui ont coulé. Il lui semble que son corps est indépendant, qu'elle ne régit plus rien ; ses pieds marchent tout seuls, sa main ouvre toute seule la poignée de la porte du couloir, et ses yeux voient tout seuls ce qui l'entoure.
La cuisine jaune est plongée dans le noir. Dehors, il neige.

Elle n'a pas osé sortir de chez elle finalement. Parce qu'elle porte un jogging rose taché de café et de cendre, qu'elle n'a pas de soutien-gorge et de petites culottes propres et qu'elle ne veut pas que le monde entier la voie si sale, si pathétique, si fatiguée. Alors elle a mis un gros peignoir, et elle s'est assise sur son balcon. Elle habite au dernier étage, et son immeuble est le plus haut de tous les autres dans sa résidence. La neige tombe devant elle, et elle se roule une cigarette. Elle se dit que c'est plus dur avec un pansement sur son index, et que la clope va sûrement glisser entre ses doigts après. En plus, elle ne sent plus leurs bouts, et le papier glisse à cause de l'humidité. Elle se dit que ce serait bien de fumer une vraie clope, mais ça voudrait dire sortir de chez elle pour aller en acheter. Quand elle allume la cigarette, elle se rend compte qu'elle a peur de sortir de chez elle, que le monde dehors l'effraie. Alors elle passe une nuit à regarder la neige tomber et à fumer des Camel roulées de plus en plus médiocrement.

La vie n'est pas belle, a-t-elle écrit sur sa télé. Il y avait trop de poussière sur l'écran noir. Et puis, elle a sauté de son balcon.
Elle a espéré que la neige en bas amortirait sa chute en même temps qu'elle priait n'importe quoi, n'importe qui pour qu'elle ne se rate pas. Elle n'avait plus de tabac, elle avait peur d'en acheter.
Elle s'est cassé la tête sur la neige blanche. Il y a du sang par terre. On pourrait faire une jolie photo, ce rouge qui se découpe parfaitement sur ce blanc qu'on entend craqueler et qu'on sent fondre dès qu'on le voit. Ça montrerait l'éphémère. Éphémère comme la neige, comme sa vie. Ce serait une jolie photo. Une photo qui montrerait la mort.


parce que je pleure en regardant la star ac', quand je décuve. parce que je pleure devant mon congélateur,
devant du foie gras dégueulasse, une casserole pleine d'huile & mon tabac trop sec. honte.
# Posté le mardi 30 décembre 2008 18:45

41.

41.



Au royaume des aveugles, les borgnes sont les rois.





Cette fois, le monde entier a été concerné.
Nous n'avons pas les noms des responsables, des chefs, de ceux qui ont ordonné ce crime. Nous ne savons pas si c'est le fruit d'une seule personne ou peut-être même du monde entier. Ça devait venir d'en haut, là où ils parlent un langage qu'on ne comprend pas et qu'on ne veut pas comprendre, là où ça paraît tellement inaccessible. Alors comme ça venait d'en haut, nous n'avons pas réagi. Et peut-être importe par qui ce massacre a été commis ; nous sommes tous coupables de ne pas avoir réagi.

*

Ils s'en sont pris aux couches les plus basses de la société ; les plus méprisables, les moins inutiles. Et j'imagine les personnes à l'origine de cette extermination. Ce devait être de ces personnes qui pensent que les alcooliques et les drogués sont la gangrène de la société. Ceux qui pensent que les prostitués font cette abominable besogne pour le plaisir de la luxure. Ceux qui pensent que c'est à cause des clochards et des chômeurs que les prix des pâtes sont chers. Ceux qui pensent que les malades mentaux faisaient augmenter leurs impôts. Ceux qui pensent que les jeunes ne sont que des délinquants, que les rappeurs brûlent des voitures et que les rockeurs sont des feignants qui ne boivent que de la bière. Ceux qui pensent encore que s'il n y a pas de travail, c'est à cause des Polonais et des Italiens et que si crise économique il y a, c'est à cause des Arabes et des Noirs. Ceux qui pensent que la police doit toujours tirer quand il y a un débordement, et qu'on devrait remettre au jour la peine de mort. Ceux qui pensent que les caissières ne sont que des mamans adolescentes et les étudiants des hippies qui prônent l'anarchie. Ceux qui pensent que l'homosexualité est une maladie et qu'elle est responsable du Sida. Ceux qui pensent que les syndicaux ne sont que des communistes. Ce devait être de ces personnes qui haïssent l'humanité et ne s'en rende pas compte.

*

J'ai vu les premiers changements dans mon lycée. Du jour au lendemain, d'un claquement de doigt. On ne comprenait pas, on ne voulait pas comprendre. On n'en parlait pas à la télé, ni à la radio, ni dans les journaux. Quand les gens partaient, on nous disait que c'était pour un déménagement, un problème familial, mais quand on essayait de joindre les disparus, on tombait sur le répondeur. Mais tout passe dans la vie, même les promesses ; on les a oubliés. On ne savait pas, on ne se posait pas de question, on n'a pas réagi.
Les premières rafles ont concerné les alcooliques. On a vu un prof partir, et puis sûrement quelques élèves ont du être délogés de leurs squats ; ils ne venait jamais au lycée, on n'a pas vu. Et puis après, on s'en est pris aux drogués ; le coin fumeur du lycée est devenu vide, entièrement vide. Une petite centaine d'élèves est partie. On ne comprenait pas, on s'est demandé pourquoi tous ces gens disparaissaient. Entre temps, dans les coins sombres des rues, on entendait dire qu'il n y avait plus de putes à Pigalle, que les tentes ou les abris en carton le long du périph' étaient vides. Je me suis rappelé que depuis quelques jours, je ne voyais plus le clochard devant le supermarché. J'en ai parlé autour de moi et on commençait tous à se demander ce qu'il se passait. On n'en parlait toujours pas à la télé, et nos parents évitaient les conversations. Le lendemain de notre discussion, tous les Noirs du lycée avaient disparu. On s'est tous jetés sur nos téléphones, et on recevait tous plus au moins le même message. « Mes parents ont déménagé, c'est trop nul. On garde le contact, bisou. » Ça faisait beaucoup trop de déménagements en un week-end, on n'y croyait pas. En cours, on a essayé d'en parler à nos professeurs. J'avais demandé à ma prof de français sur un ton hésitant ce qu'elle en pensait, ce qu'il se passait. Puisque personne n'en parlait, on voulait savoir ce qu'il se passait autour de nous. Après ma question, il y eut un silence si épais que j'avais l'impression que si je tendais la main, elle serait enveloppée dans un épais nuage. Un nuage de mensonges, de peur et de non-dits. La prof nous a regardé un à un, avant de poser les yeux sur une caméra dans un coin de la salle. Elle a ouvert la bouche comme pour dire quelque chose d'important, et finalement, elle a secoué la tête, et elle a fini pas dire qu'il fallait qu'on fasse attention à nous, à chacun de nous, et que la solidarité devait être très importante. Quelques minutes plus tard, elle a reparlé de Baudelaire. Le lendemain, elle était partie. Arrêt maladie, on nous a dit. À partir de ce jour-là, on a arrêté d'en parler entre nous, puisque si même les adultes d'autorité ne pouvaient pas le faire, nous étions impuissants. On vivait notre vie normale d'adolescents, sans parler du monde extérieur. Et on a essayé d'oublier qu'on disparaissait petit à petit, que le nombre d'élèves étaient ridicules. Et le soir dans mon lit, j'essayais de me persuader que ça ne me concernait pas. Je ne savais pas ou est-ce qu'ils étaient emmenés et pourquoi, et j'essayais de ne pas y penser. On avait peur en réalité. Que ça nous arrive à nous, que nos proches soient emmenés eux aussi, qu'on soient oubliés par les autres comme nous faisions. Alors on n'en parlait pas, pour se cacher les yeux de la réalité. Mais le monde a continué de tourner, et les gens à être emmenés on ne sait pas où.

*

Ils n'y avaient plus personne dans les rues, les lycées avaient fini par fermer à cause du manque de professeur, les supermarchés étaient en libre-service. Tout était vide, et j'avais l'impression de me promener dans des villes fantômes ; personne n'osait sortir de chez soi. Il n'y avait plus de rires, ni de sourires derrière les volets et les rideaux, et peut-être qu'on était tous morts. Il n'y avait plus personne, alors on a pensé que c'était la fin, et que maintenant plus personne de partirait. Puisqu'il ne restait que nous.

*

Un matin, un homme cagoulé est rentré dans ma chambre. Il m'a dit de faire mes valises, et tandis que j'entassais dans un sac des choses inutiles, il avait ses yeux bleus braqués sur moi. Il a pris ma valise, et il m'a fait sortir de la maison. On m'a mis dans une voiture, et on a du roulé plusieurs heures. Le soleil était à son zénith, et on m'a mis sur un bateau sans me dire où il allait. J'avais peur alors je n'ai rien dit. Arrivé sur le bateau, il y avait plein d'autres gens comme moi, qui erraient sur le pont, en cherchant famille, amis.Le bateau a vite était plein, et personne n'osait parler. On se regardait tous du coin de l'½il, en essayant de deviner qui savait ce qui se passait ou non. En réalité, personne ne savait. Et après trois jours de voyage sans qu'on donne à manger, on est arrivé. Peut-être qu'on était à New York ou bien Hong kong je ne savais pas; c'était un endroit méconnaissable. Tout avait été bombardés, et il y avait de la poussière partout. Des milliers de petits bâtiments, très longs mais pas haut et sans fenêtres avaient été construits. Quelques hommes cagoulés et muets nous ont fait descendre du bateau sans nos bagages. Et il y avait des cadavres d'enfants morts entassés par leurs parents devant la passerelle. J'ai fermé les yeux, et prié quelque chose, quelqu'un que cette vision d'horreur change. Il s'est mis à pleuvoir. On nous a aligné le long du bateau et on nous fait le signe d'enlever nos colliers, nos bracelets, nos montres, nos chaussures, nos vêtements. On était tous en sous-vêtements, sous la pluie, devant deux hommes dont on ne voyait même pas le visage. Deux autres personnes sont arrivés, et nous on tous coupé les cheveux grossièrement. Et puis, on a eu le droit de remettre nos pantalons, et un pull, et à la file indienne, on nous a mené vers une de ces maisonnettes qui se ressemblaient toutes. Ça puait la mort, à l'intérieur. J'ai vomi de la bile, et mon corps s'est laissé glisser contre le mur. Un des hommes cagoulés s'est mis a ricané très fort en nous disant que nous n'étions que des animaux, que des merdes vivantes, qu'on ne devait pas avoir le droit de vivre, qu'il fallait nous exterminer. Je me suis mis à pleurer, et une femme assise devant la fenêtre a demandé pourquoi nous étions ici. L'homme lui a tiré une balle en pleine tête. « Parce qu'il ne reste que vous. »


*


Ils ont emmené les alcooliques, les drogués, et les putes. Nous n'avons rien dit. Ensuite ils se sont occupés des chômeurs, des clochards, des malades mentaux, et on nous n'avons encore rien dit. Nous étions ivres d'inconscience, d'insouciance et de bêtise et ils s'en sont pris aux marginaux, aux musiciens, aux immigrés, aux homosexuels et aux politiques. On a continué à fermer notre gueule, à fermer nos yeux. Ils ont emmenés ce qui étaient différent de la morale commune, et on s'est enfermés dans notre amnésie suicidaire. Et puis il ne restait que nous.









Je suis partie à Aushcwitz avec ma clase hier, pour une seule journée.
je n'ai qu'une peur panique ; que ça recommence.
# Posté le jeudi 27 novembre 2008 16:17

40. we live in a beautiful world

40. we live in a beautiful world
It wouldn't be luck if you could get out of life alive





Tu vois la gigantesque pelouse devant le Reichstag ?
Eux aussi ils la voient; mais jamais comme tu ne la verras.






*

C'était un garçon. C'était un autre garçon.
Il chantait. Il jouait de la guitare.
Il venait d'une famille riche. Il habitait dans la banlieue miteuse.
Il étudiait au lycée des arts dans la capitale. Il séchait les cours et brûlait des voitures.
Qu'est-ce que je pourrais dire de plus ?


*


Tom était le genre de mec qu'on approche pas. Le genre de mec qui fait peur, mais qui est tellement cool que personne n'ose le bousculer dans les couloirs, que tous les garçons admirent, et que toutes les filles veulent. Il avait grandi en banlieue berlinoise, dans le coin qui craignait, là où les journalistes venaient pour filmer les bagnoles en feu et des jeunes cagoulés qui emmerdaient le gouvernement, les lois, et le monde. Tom faisait partie de ces jeunes là. Il emmerdait le monde ; celui qui le foutaient devant le tribunal parce que encore une fois il s'était fait pécho, celui qui lui collait des heures d'intérêt général, celui qui ne le faisait pas changer et le laisser dans sa merde lui semblait-il. Alors il emmerdait le monde, et quand il était bourré, il criait « fuck the world » dans la rue. C'était peut-être les seuls mots qu'ils avaient retenu des cours d'anglais. Il n'allait plus en cours depuis quelques années en fait ; de temps en temps il faisait l'honneur aux professeurs de sa présence, mais il savait qu'à la fin de l'année, il serait viré, et qu'une nouvelle fois il changerait de lycée, toujours un peu plus loin de chez lui. Des personnes avaient voulu l'aider comme le proviseur, l'infirmière et même l'assistante sociale qu'on avait appelée au lycée juste pour lui. Il les emmerdait eux aussi ; ils ne pouvaient pas savoir avec leurs belles paroles dans quel putin de monde il vivait. Alors il claquait les portes et partait en courant pour se retrouver comme d'habitude sur le terrain de basket au bord du fleuve. Il retrouvait ses potes, et quand ils avaient un coup, ils volaient les bagnoles des riches de la capitale. Ils les revendaient et se faisait un peu de fric. La plupart s'achetaient de la came ou de la tease, certains des meufs, et les autres des bagnoles de luxe et des bijoux en or. Lui, Tom économisait cet argent fait sur le dos de la société. Il avait dans l'esprit que de s'acheter une guitare. Oui, une guitare.

Bill était le genre de mec qu'on tape. Le genre de mec qu'on insulte dans les couloirs, qu'on tape dans les toilettes et à qui ont fait peur. Il avait grandi dans la capitale allemande, dans un joli appartement avec sa mère, et il s'était toujours senti différent. C'était le cas ; à l'école depuis le primaire, on le détestait, on le traitait de fille, de gothique, de satanique même. Les gens avaient peur de lui, de sa différence, alors ils le tapaient parce qu'ils ne savaient pas faire autrement. Alors Bill emmerdait le monde. Le monde, c'était les autres, ceux qui le jugeaient de haut, l'insultait dans la rue, et le faisait se sentir encore plus minable que les merdes sur le trottoir. Mais il avait du talent pourtant. À défaut d'avoir de la reconnaissance, du respect, des amis, ou autre, il avait du talent. Il avait monté un dossier, et l'année dernière il a été choisi comme quatorze autres candidats sur une centaine pour entrer dans le prestigieux lycée des arts, situé au c½ur de Berlin. Là-bas, il avait tenté de reprendre doucement confiance en lui, et il avait même réussi à faire confiance aux autres. Il se sentait bien dans ce monde d'artiste qui ne parlaient que de musique, de danse, de peinture ou de je ne sais quoi encore. Il travaillait d'arrache pied en espérant décrocher un contrat, un jour. Devenir célèbre pour ce qu'il faisait et avoir enfin la reconnaissance et le respect qu'il n'avait jamais eu. Il était sur la bonne voie ; il chantait merveilleusement bien. Oui, Bill chantait.

*


Devant le Reichstag, sur la gigantesque pelouse vide, il y avait une personne. Tom était assis en tailleur, et il avait sa vieille guitare acoustique sur les genoux. Celle que son meilleur ami lui avait donné pour la revendre. Il ne l'avait jamais fait, et il passait des heures, assis n'importe où, à gratter les cordes abîmés. Aujourd'hui, il essayait de reprendre tant bien que mal une chanson qu'il avait entendue dans le supermarché la dernière fois. Il ne connaissait ni le nom de la chanson, ni qui pouvait bien chanter. Il avait juste apprécié les quelques accords qu'il avait pu discerner entre les bips stridents des machines enregistreuses du magasin. Et pourtant, il était là assis sur l'herbe humide, au milieu de l'après-midi froid du mois de novembre, en essayant de se souvenir des notes pour les reproduire. Ce n'était pas une tâche aisée, mais il avait de l'oreille. Il en avait toujours eu peut-être, il ne se rendait pas bien compte. Chez lui, on ne parlait pas de musique, sauf pour exprimer son admiration devant les géants du rap, sans parler un tout petit peu du faible accompagnement musical. Il gardait sa guitare cachée sous son lit, et ne jouait jamais à la maison. Il ne savait pas la réaction de son père, et il ne voulait pas la savoir si un jour il apprenait qu'il y avait une guitare chez lui, et qu'il ne voulait pas la revendre. Ici, tout était une question d'argent. Alors quand il n y avait personne chez lui, il partait en courant de sa cité, le visage sous sa capuche et s'installait dans un parc vide. Il s'était demandé plusieurs fois s'il ne pouvait pas gagner un peu d'argent comme ça, en jouant dans la rue ou dans le métro. Mais il ne voulait pas prendre le risque que quelqu'un le reconnaisse ; c'était trop dangereux. Alors il s'isolait pour gratter ses cordes, et aujourd'hui c'était juste parfait.
Jusqu'au moment où il soupira, s'étira et tournant la tête, vit ce jeune garçon assis à dix mètres de lui. Il était habillé bizarrement, et d'ailleurs Tom avait d'abord hésité sur sa sexualité. Mais il n y avait pas de poitrine en dessous de son tee-shirt à tête de mort, et malgré le maquillage et le visage partiellement caché par ses longs cheveux noirs, c'était un garçon. Celui-ci surprit son regard, et Tom sentit la panique et la peur dans ses yeux charbonneux. Il le vit ouvrir et refermer un carnet, sans but, avec des mouvements affolés qui montraient son hésitation à partir en courant ou à rester assis ici, sur l'herbe humide, et peut-être s'y enterrer.
Tom sourit pour lui-même ; il aimait bien effrayer les autres, ça montrait sa puissance. Il secoua la tête, ses dreadlocks rebondissant dans son dos, et il rangea délicatement sa guitare dans son étui, sans se soucier plus de l'autre garçon. Mais tandis qu'il refermait l'étui, il aperçut deux baskets blanches devant lui. Quand il releva le nez, ce fut pour voir le jeune garçon qui ressemblait étrangement à une fille.
« Ouais ? »
« Euh. C'est... Hum. » s'embrouilla l'autre. Il rougissait en dessous de son maquillage.
« Ouais ? »
« Euh... Tu joues très bien tu sais ? »
« Tu m'espionnais ? » répondit brutalement Tom. Ça l'agaçait que quelqu'un l'entende jouer.
« Non ! J'étais venu bosser sur des chansons, c'est toujours vide à cette heure-là, surtout par ce temps. Et euh... Pourquoi j'te raconte ça ! »
Tom sourit quand il vit l'embarras du brun, et les grands gestes qu'il faisait quand il parlait.
« Tu disais que je jouais très bien » reprit-il amusé.
« Je. Ouais. J't'ai entendu, et tu joues bien. C'était quoi ? »
« Je sais pas. »
Tom se releva, et ramassa son étui.
« Oh. Une composition ? »
« Pas vraiment. J'essayais de retrouver les notes d'une chanson que j'ai entendu l'aut' jour. »
Tom commençait à se demander pourquoi il lui disait tout ça, mais le brun souriait.
« C'est cool. »
« Ouais. Bon, je vais y aller. Salut. »
Et sans plus de cérémonies, Tom remonta sa capuche sur sa tête, et tourna le dos au brun. Il l'embarrassait un peu cette espèce de grand pantin noirâtre. Et puis il devait rentrer, Mike lui avait donné rendez-vous pour une histoire de bagnole. Plus que cinquante petit euros, et il pourrait enfin toucher du bout du doigt son rêve de gamin et s'achetait cette Gibson Custom qu'il avait vu dans cette boutique à Berlin.
« Euh, attends ! » entendit-il crier derrière lui.
Il se retourna et le garçon lui courait presque après.
« Je voulais savoir, tu reviendras ici ? »
Quoi ?
Voyant que Tom ne répondait pas, il bafouilla ;
« Je serais là demain, moi, à la même heure. »
Tom haussa les épaules et repartit, sans un mot.
*


Le lendemain, il neigeait, et les rues étaient vides. Bill n'était sûr de rien en ce qui concernait ce jeune garçon aux dreadlocks qu'il avait vu hier devant le Reichstag, mais il espérait secrètement qu'il viendrait quand même. En enfilant ses mitaines, il se foutut une baffe mentale. Pourquoi viendrait-il, ce n'était pas un rendez-vous, il n'avait fait que hausser les épaules comme pour dire « je m'en fous », et il était partit. Bill se sentit stupide quand il se regarda dans la glace de l'entrée, et il aurait voulu arracher tous ses vêtements et retourner dans la chaleur de sa chambre écrire des chansons au lieu de marcher dans la neige qui fondait à vue d'½il pour sûrement attendre quelqu'un qui ne viendrait pas. Et puis l'horloge de l'entrée sonna la demi-heure le faisant sursauter, et dans un mouvement affolé, il ajusta son sac sur son épaule, passa la porte, et dévala les escaliers. Qui vivra verra.

Quand Tom avait ouvert les yeux ce matin-là, la fenêtre était blanche, et pendant un instant, à peine sorti des rêves, il se crut au paradis. Et puis il entendit le voisin beugler à travers la fine cloison et non, ce n'était pas le paradis. Le ciel était blanc neige, et dans les rues la fine pellicule blanche se transformait en boue marronnasse. Tom sourit ; il adorait la neige. Alors il prit une rapide douche, s'habilla chaudement, et sans oublier de prendre sa guitare, il se précipita dehors. Il traversa en courant sa cité, s'engouffra dans un train, et arrivé à la capitale, il décida d'aller au Reichstag ; il n y aurait sûrement personne. Comme hier.
Et puis il fit une grimace, et se souvint de l'autre garçon hier. Il serait sûrement là aujourd'hui, il lui avait dit ça hier. Tom soupira, il ne voulait pas vraiment le voir. Et puis, il grimpa dans un tramway, et il était vide. Il faisait trop froid, et la neige avait certainement dû l'enfermer chez lui ; il ne le verrait pas. Il soupira en regardant par la fenêtre, et arrivé devant la porte de Brandebourg, il sourit en apercevant la pelouse du Reichstag entièrement blanche. Il avait envie de s'allonger et de faire des anges par terre, ou alors de construire un bonhomme de neige. En marchant vers la pelouse blanche, il la parcourait des yeux, et puis il y avait une tache au milieu. Une tache noire.
« Merde »

Bill était assis en tailleur sur la neige, et il avait les fesses gelées. Il avait aussi les épaules, le cou, les bouts des doigts, et les genoux gelés. Il relisait l'une de ses chansons, et en fait, non, il ne lisait pas, il avait juste le regard posé dessus. Quel idiot il pouvait être. Il était assis là, un jour férié, dans le froid neigeux alors qu'il devait absolument protéger sa voix, à attendre un mec qui ne viendrait jamais parce qu'il n'avait pas que ça à foutre que de se déplacer pour sa gueule, surtout par un froid pareil. Ses bouts des doigts étaient violets, et il était sûr que ses lèvres aussi, soulignant la pâleur de sa peau, et par ailleurs ses lourdes cernes. Merde quoi. À cet instant précis, Bill se haïssait. Mais en fait, ça ne changeait pas de d'habitude. Il avait l'impression de toujours faire des choses irréfléchies pour encore mieux les regretter, ou bien alors de toujours faire le mauvais choix. La vie lui semblait être un parcours du combattant. Et il soupira devant son propre pessimisme face à sa propre vie.
Et puis soudain, il sentit quelqu'un s'asseoir à quelques mètres de lui. Son c½ur se remit à battre – il sentait des choses bizarres des fois, et il se taperait tout seul à cause de ses bizarreries- quand il aperçut le grand blond aux dreadlocks emmitouflé dans une grosse doudoune, son étui à guitare devant lui. Bill enleva ses écouteurs, et le blond en fit de même en croisant son regard.
« Tu es venu. J'aurais pas cru par ce temps. » Bill chuchotait presque.
« On pensait pareil faut croire. » soupira le blond.
Bill ne comprit pas tout de suite, mais il se sentait un peu blessé ; le blond ne voulait pas le voir. Entre temps, il avait sorti sa guitare de son étui, et il commençait à gratter quelques notes, incertain. Et puis, il se mit à jouer quelques accords, et Bill le vit baisser la tête et fermer les yeux, complètement absorbé par la mélodie. Bill reconnut la musique, et il fredonna les paroles en gribouillant sur son carnet, comme il le faisait quand il laissait son esprit s'évader.
Tom releva la tête, surpris, quand il entendit le fredonnement du brun, mais il continua de jouer, et il ne voulait pas s'arrêter ; il voulait entendre plus distinctement le chant du garçon. Alors arrivé à la fin de la chanson, il recommença, et il croisa le regard questionneur du brun qui ne comprenait plus rien.
« Tu chantes ? » Tom se força à sourire pour ne pas paraître trop méchant ou trop je ne sais quoi, mais ça sonnait faux dans sa tête. Mais peut-être que le brun cru à ce faux sourire, car il baissa de nouveau la tête vers son carnet tout gribouillé, et recommença à chanter.
C'était une des chansons préférées de Bill ; Wake me up when september ends de Green Day, et en réalité, ça l'avait quelque peu étonné que Tom joue dans ce répertoire, ça n'avait pas trop l'air d'être son style. Mais on s'en fout, cette chanson était superbe, Tom jouait sans faire de fautes et s'accordait même sur son rythme. Il en oublierai presque qu'il n'arrivait plus à bouger ses doigts de pieds.
Et puis la chanson se finit, et Bill rouvrit les yeux qu'il avait fermés et poussa un soupir de contentement.
« J'adore cette chanson. »
Bill sursauta et tourna la tête vers le blond.
« Moi aussi. »
Il y eut un silence pendant lequel ils se regardèrent sans rien dire, appréciant le silence feutré qu'apporte la neige dans une grande ville, et se plongeant chacun dans la chaleur de leurs yeux.
« Tu chantes bien. » sourit Tom, en brisant le silence.
Le brun le remercia, et il gribouilla quelques mots sur son carnet. Tom le regarda écrire, la tête penchée, ses mèches de cheveux s'échappant de son bonnet qui voletaient autour de son visage, ses sourcils froncés, et ses lèvres pincées.
« T'écris quoi ? » demanda Tom.
« Hum. C'est des brouillons de paroles de chansons, c'est pas encore ça... » répondit évasivement le brun, sans quitter des yeux son carnet.
« Ah ouais ? »
Bill sentit que le blond s'intéressait à ce qu'il faisait, et il releva la tête en souriant.
« Je peux lire ? Enfin, c'est comme tu veux quoi, je.. »
« Viens »
Et le sourire de Bill s'agrandit quand il tapota le sol à côté de lui.
Tom déposa sa guitare dans son étui, et se releva pour se rasseoir à côté du garçon qui lui tendit son carnet tout gribouillé. Il remarqua que ses ongles étaient vernis en noir, et il trouvait que ça lui allait bien. Et puis, il lut les quelques phrases écrites dans tous les sens, et malgré qu'elles n'aient aucun lien logique entre elle, et qu'il y avait des fautes d'orthographes –en même temps, il n'avait rien à dire, lui qui n'avait jamais eu plus de cinq en dictée à l'école- il ne put s'empêcher de trouver ça très beau. Ça parlait de noirceur (il s'en serait douté), de peur, d'espoir, d'un autre monde que celui-ci, et il trouvait que le brun avait une version optimiste des choses. Ça le changeait ma foi.
« C'est super beau c'que t'as écris » dit-il en lui rendant son carnet.
« Mouais. C'est pour mon cours de littérature musicale, mais faut croire que j'suis un peu rouillé en ce moment » Il rit à sa dernière réflexion. Et Tom adorait déjà ce rire cristallin qui ressemblait à un tintement de cloches pendant un mariage.
« Littérature musicale ? » demanda-t-il.
« Ouais. J'suis au lycée des arts de Berlin. Spé musique. »
« Waho, la classe » dit Tom. Et il le pensait vraiment.
« Et toi ? Tu fais quoi ? »
« Euh. » Il faisait quoi au juste, lui ? Il séchait les cours de son bac pro mécanicien ? « Bah en fait, pas grand-chose. »
Le brun fronça les sourcils.
« Je fais des petits boulots, par-ci par là, je gagne ma vie. » Et Tom essayait de se redonner un peu de valeur, face à cette peut-être future star.
« Ah. C'est cool. » Et Bill sourit alors qu'il savait très bien qu'il avait touché un point sensible chez ce garçon. Alors il changea de sujet.
« Au fait, tu t'appelles comment ? »
« Tom » Et ce dernier releva la tête avec un grand sourire. « Et toi ? »


*


Deux mois étaient passés, et les deux garçons se voyaient régulièrement sur la pelouse du Reichstag. Tom avec sa guitare, Bill avec son carnet gribouillé. Tom jouait, et Bill chantait par dessus, et ils appréciaient tous les deux ces petits moments. Sinon, ils parlaient, se racontaient leurs vies, enfin ce qu'ils voulaient raconter. Ils parlaient de musique, de filles (un peu), de l'école de Bill (pas souvent), de leurs boutiques préférées à Berlin, et des conneries qu'ils avaient faites quand ils étaient gamins.
« Nan, sérieux ! T'as décidé que t'étais un ouf, et tu t'es précipité dans les escaliers sur son tricyle ? » répéta Tom, mort de rire.
« Te moques pas de moi ! Oui, c'est ce que je fais ! Et ma mère a cru que j'étais mort au passage... » reprit Bill.
« Vas-y, t'étais un vrai casse-cou toi ! »
« Bah ouais, que veux-tu ! » annonça Bill, avec une grimace de fierté.
Tom lui sourit, et soudain son téléphone sonna. Il se releva, et s'éloigna de quelques pas de Bill, tournant en rond sur la pelouse. Bill regarda Tom parler, son visage qui se fronçait, et comment tout d'un coup, il faisait de grands gestes, et Bill l'entendait parler plus fort.
Finalement Tom raccrocha, et s'accroupit devant Bill, l'air inquiet et en colère.
« Ça va ? » demanda le brun.
« Bill ? Je peux te demander une faveur ? »
« Euh bah oui. » bafouilla-t-il, surpris du changement de ton de son ami.
« Tu me garder ma guitare pendant quelque temps ? »
« Hein ? »
« S'il te plait. J'ai... des petits soucis, et je... S'il te plait Bill. » Son ton devenait suppliant.
« Bah si tu veux. »
Tom lui fit un grand sourire et se releva.
« Je te la rends demain ? »
Le sourire de Tom s'effaça, et son regard s'assombrit.
« Je... Je pourrais sûrement pas venir demain, je... »
« Tu me téléphones, d'accord ? Et on verra bien. T'inquiète, va. »
« Merci. Merci beaucoup. »
Et Bill lui sourit.
« Je... Je dois y aller maintenant. À plus, hein ? » Et ça sonnait comme une promesse. La promesse qu'ils se reverraient, qu'ils ne s'oublieraient jamais. Tom commençait déjà à marcher vers le tramway d'un pas rapide.
« Eh Tom ! » Il se retourna, et il vit Bill, tout de noir, les cheveux plaqués sur les joues par le vent, qui s'était redressé. « Tu m'appelles si t'as besoin, ok ? »
Je suis là si tu veux.

*

Et le temps passa. La température n'augmenta pas vraiment, le ciel ne se déchargea pas vraiment, et Bill s'inquiétait vraiment. Ça faisait un mois et demi que Tom lui avait demandé de garder sa guitare, et depuis, à part un tout petit texto qui disait qu'il espérait que ça allait bien, et qu'il ne pouvait pas encore le voir, Bill n'avait eu aucune nouvelle de son ami. Il n'osait pas téléphoner, la seule fois où il l'avait fait, il était tombé sur le répondeur. Et puis il avait peur de déranger. Et puis, je crois qu'il avait peur de la raison du silence de Tom. Ça devait être des « petits soucis » pas si petits que ça, et parfois, quand Bill se couchait après une longue journée, et qu'il s'imaginait pourquoi Tom ne donnait plus de nouvelles, la pensée qu'il ne le reverrait plus jamais lui effleurait l'esprit. Et il avait peur. Peur de garder cette vieille guitare acoustique toute sa vie sans savoir où était le propriétaire, s'il était en vie ou non. Il avait peur de se réveiller un matin, et de se rendre compte que si Tom lui avait laissé sa guitare, c'était pour que Bill se souvienne toujours de leur amitié, de lui, par peur qu'on l'oublie après la mort. Alors il s'empressait de chasser ces pensées, se retournait dans son lit, et fermait les yeux. Tom allait revenir. Il espérait vraiment.
L'espoir s'en va avec le temps.


*

C'était le premier jour de soleil et de (petite) chaleur aujourd'hui. Et Bill refusait que la poussière s'accumule sur l'étui de la guitare de Tom ; ça ressemblait à de la poussière de cendre, et peut-être qu'il était parano, mais il ne supportait pas ça, il ne voulait pas voir que c'était une espèce de signe.
Il était midi et demi, Bill était à la cafet' du lycée et il buvait un énième thé au miel pour adoucir sa gorge, et refusait une énième cigarette –il avait arrêté peu après sa rencontre avec Tom, et c'était comme un signe ça aussi- et son téléphone sonna. Sans regarder l'appelant, il décrocha.
« Bill ? »
Il aurait reconnu cette voix entre mille. Et son c½ur se remit à battre, comme s'il s'était arrêté tout le temps où Tom était parti.
« Oh mon dieu. » chuchota-t-il.
Il déposa son thé sur la table, attrapa son manteau et sans explication, quitta la table et ses amis.
« Tom ? Comment je suis content que tu m'appelles ! Ça va ? Ça faisait longtemps ! Et- »
Il avait conscience qu'il déballait en trois secondes et quatre phrases qu'il lui avait terriblement manqué, et que c'était ridicule.
« Bill ? Je suis devant le Reichstag. Tu peux venir maintenant ? »
« J'arrive » souffla-t-il dans le téléphone.
Il courut jusque dans sa chambre d'étudiant, empoigna la guitare, et courut pour attraper de justesse un bus qui l'emmena à quelques rues du Reichstag. Il reprit son souffle, se regarda dans la vitrine d'un café, et se passa la main dans ses longs cheveux noirs lisses. Et sans plus attendre, il se dirigea rapidement vers le bâtiment parlementaire. La gigantesque pelouse était vide, il y avait juste une personne.
Quand Bill le vit, il s'empêcha de courir dans les bras du blond, et marchait d'un pas rapide. Mais Tom avait dû penser la même chose et quand il aperçut son ami qui marchait vers lui, lui ne pu s'empêcher de courir vers lui, malgré son gros baggy. Il attrapa Bill dans ses bras, et le serra fort contre lui, faisant tomber la guitare de ses mains. Bill accrocha ses doigts sur le pull de Tom, et ferma les yeux quelques instants, le c½ur prêt à exploser de revoir enfin son ami. Et puis il se souvint de la guitare qui s'était cassé la gueule par terre. Il murmura dans le cou de Tom :
« Ta guitare, elle est par terre... »
Tom se dégagea doucement et colla son front contre celui de Bill. Il sentait son souffle sur ses lèvres, et il redécouvrait ses grands yeux marrons. En trois mois et des poussières, les traits de Tom s'étaient durcis, et Bill eut l'impression de ne pas l'avoir vu pendant des années. Les mois étaient devenus dans années entre eux. Et Tom ne se souvenait plus comment il avait réussi à se passer des yeux de Bill pendant trois mois.
« Tu m'as manqué » chuchota Bill. Et Tom vit le tremblement de son menton quand il parlait.
Il n'avait pas envie de parler, parce que sinon ça aurait pris des années pour lui dire que lui il lui avait manqué, qu'il était désolé, qu'il n'avait pas eu le choix, qu'il avait passé trois mois de merde à veiller sur un ami dans le coma, à rendre des sous à Mike de différentes manières dont il n'était pas fier, à toucher à des trucs impensables, et à essayer de se sortir de cette vie de merde. Et que pendant trois mois, il n'avait pas pensé une seule fois à emmerder le monde, il n'avait pensé qu'à Bill.
Alors il l'embrassa.
Devant le Reichstag, sur la gigantesque pelouse vide, aujourd'hui il y avait deux personnes.

*



FIN


je sais, c'est nul d'employer Bill&Tom,
mais au moins j'ai pas à faire des descriptions,
& je préfère. & puis sinon, c'est bizarre, j'suis au
courant. & puis le titre c'est tiré de Knock Knocnking
on Heaven's Door de Guns'N'Roses, la phrase en
italique c'est ma Clarisse, & le premier petit texte
centré, inspiré de Sk8er Boi d'Avril Lavigne. & j'me
suis inspirée très très très légèrement du film
exy Dance : D voilà pour les droits d'auteur uu'
merci pour ceux qui passent par hasard sur
ce blog, & lisent ce truc : )

& euuuuh... je sais pas. j'ai été contente d'écrire
ça; en réalité j'y ai passé un après-midi en oubliant
mon bac blanc, mes exos de maths, & c'est mon
cours de danse qui m'a fait arrêté d'écrire. c'est
sorti tout seul, il y a très peu de modifications par
rapport au premier jet.
ça m'a fait plaisir de réecrire : )
après ce blog est toujours en pause monmentanée.
parce que quand il n y a rien d'officiel, pas de lecteur,
& que je ne pense pas à écrire, les mots reviennent
peu à peu :')
# Posté le jeudi 13 novembre 2008 16:21
Modifié le jeudi 27 novembre 2008 16:17