Et ne croyez pas que Gustav était un de ces garçons qui se croient supérieurs aux autres et qui jugent à première vue. Non, Gustav n'était pas méchant et méprisant. C'étaient les autres qui l'étaient et peut-être l'était elle aussi...
Non, la première fois qu'il ne l'avait vu en fait, il devait être en sixième. Elle sortait du collège à midi (elle était externe), et on lui avait dit q'elle mettait beaucoup de fond de teint à cause de sa maladie. Il n'avait pas compris et avait simplement haussé les épaules ; il ne la connaissait pas, et non il ne compatissait pas. On ne compatie pas pour une chose qu'on ignore, ou sinon on ne compatie pas vraiment. Il garde juste le souvenir d'une jeune fille de dos, un peu maigre, avec de longs cheveux bruns qui brillaient au soleil, et un sac comme tout le monde en avait mais d'une couleur marron qu'il n'aimait pas.
Après, il l'avait oublié. Il ne l'avait jamais recroisé au collège et d'ailleurs, ce n'est pas comme s'il cherchait à croiser du monde dans les longs couloirs des bâtiments rouge brique ou dans la grande cour en béton. Non, Gustav il était plutôt du genre à rester dans les escaliers pendant la cantine et à s'enfermer dans les toilettes pendant les récréations. Et quand la cloche annonçant la fin de la journée sonnait, il se sentait pousser des ailes et il courrait le plus vite possible, son sac ballotant sur son dos, jusqu'à chez lui où il poussait enfin un grand soupir de soulagement. Non vraiment, Gustav n'était pas un mec hautain et sur de lui comme tous les autres lui semblait-il. Il était carrément mal dans sa peau, en réalité.
Il évitait le plus possible les contacts au collège, pour qu'on l'oublie et qu'on le laisse tranquille. Transparent. Mais y avait quand même toujours quelqu'un pour venir l'embêter. Méchamment. Alors soit c'était les grands de troisième qui se moquaient de sa petite taille, soit c'était ces filles dans sa classe qui ressemblaient à des pétasses, et qui le traitaient de nain, de boutonneux, et sa qualité de SAF (Sans Amis Fixes).
Et non, Gustav n'était pas tout seul en plus. Il avait des amis. Sa s½ur en première ; sa meilleure amie. Et puis sa batterie ; celle qui le faisait sentir plus grand et plus fort pendant quelques heures, et c'était déjà formidable. Et puis il y avait aussi Georg, ce garçon qu'il avait rencontré à l'école de musique un jour, qui joutait de la basse, et avec qui il passait ses fins d'après-midi, ses week-ends, et ses vacances. Quand ils n'étaient pas fourrés avec les deux petits jumeaux Tom et Bill. Eux deux, c'étaient de véritables piles électriques et des petits démons aussi quand ils s'y mettaient. Ils souriaient beaucoup, ils sentaient la joie de vivre à plein nez, et pourtant on ne les aimait pas vraiment dans leur école.
Non, Gustav n'avait même pas de quoi être critiqué. Certes, il n'avait aucune confiance en lui, et il finissait par croire tout ce qu'on lui disait (moche, boutonneux, gros, inutile & tout le reste) mais ce n'est pas un argument attaquable.
Et puis, c'était la rentrée de quatrième. Il rentrait dans la cour des grands, et il était toujours le plus petit de sa classe. Mais il s'était fait un ami, ou du moins il avait une connaissance ; quelqu'un qui ne le rejetait pas systématiquement et qui ne se servait pas de lui. C'était déjà beaucoup. Il s'appelait Juri, il était blond comme lui, il faisait de la batterie aussi (ils s'étaient rencontrés à l'école de musique), ses meilleurs amis habitaient Hambourg, et il faisait trois têtes de plus que Gustav. Et par chance, cette année-là, ils se retrouvèrent dans la même classe. Autrement Gustav ne connaissait personne, sauf ces deux filles qui l'avaient toujours asticotés, humiliés, insultés, et j'en passe et des meilleures. Et il y avait Marie aussi. Quand il l'avait vu rentrer dans la classe, et qu'elle s'était assise à côté de lui le premier jour, il n'avait pas vraiment fait attention. Il avait juste trouvé que ses cheveux bruns qui brillaient étaient très beaux, et quand il avait baissé a tête, il avait remarqué qu'elle portait des Converses© rose saumon.
Le lendemain, à la première heure de cours, il remarqua immédiatement que Marie était la meilleure amie de Marina, la fille qui l'insultait gratuitement depuis le premier jour de la sixième. Alors, il avait rangé Marie dans la même case qu'elle ; il n'aimait pas compartimenter le monde, mais il avait appris à se méfier des autres, aussi malheureux soit-il.
Très vite après, il s'était demandé pourquoi elle n'assistait pas au cours de sport. Juri, qui avait toujours une oreille qui traînait par là, lui apprit très vite que Marie était malade. Gustav avait aussitôt fait le rapprochement avec les longs cheveux bruns qui brillaient et le sac marron moche. Juri lui indiqua en plus que Marie était atteinte d'une leucémie, une malade du sang. Apparemment c'était mortel ; il ne savait pas très bien, ça ne l'intéressait pas, il ne voulait pas s'informer. Au fond de lui, ça lui faisait peur, mais il ne l'aurait jamais avoué.
Et puis l'année se déroulait, trop doucement au goût de Gustav qui regardait les minutes passer sur l'horloge au-dessus des portes de classe. Il marchait vite et la tête baissée dans les couloirs, il voyait Georg et les jumeaux dès qu'ils pouvaient pour s'échauffer avec des reprises et composer de plus en plus, il s'habillait en noir dans des vêtements larges pour se fondre dans la masse, et il rêvait d'une carrière à la Metallica.
Et puis il y avait toujours Marie, Marina et les autres, ceux qui pouffaient sur son passage ou d'autres. En cours d'histoire, quand il était assis devant Marie et Marina, elles plantaient leurs stylos dans son dos, et quand il se retournait, elles feignait l'indifférence et Marina l'insultait un peu plus. Et puis, ça ne l'atteignait même plus disait-il, toutes ces piques et insultes ; il avait appris à se construire une carapace et il continuait son bonhomme de chemin.
On devait être au mois de février, il ne se souvient plus très bien maintenant, et Marie ne vint pas en cours pendant une semaine. Il lui semblait que Marina était plus calme et qu'elle avait d'autres soucis en tête pour oublier de lui tapoter sur la tête en le traitant une nouvelle fois de nain. En effet, quand Marie revint un mardi après-midi pour une heure d'anglais, elle semblait plus pâle que d'ordinaire et Marina se jeta dans ses bras en pleurant. Gustav apprit de Juri qu'elle avait eu un rhume et que c'était dangereux pour elle.
Le lendemain, Marie ne vint pas en cous et la semaine suivante, leur professeur d'allemand leur apprit que Marie ne s'était pas remise de son rhume et qu'elle entrait en chambre stérile. Gustav imaginait une grande chambre où tout était blanc, où il fallait porter des lunettes, une charlotte et une blouse pour pouvoir parler à travers une vitre à une Marie aussi blanche que les draps, assise dans un lit où on ne voyait finalement que ses yeux et ses cheveux. Le tirant de ses rêveries, Mme Schloß invita les élèves à lui envoyer des mails et proposait une collecte d'argent pour lui offrir un cadeau dès qu'elle reviendrait.
Le lendemain, Marina aborda presque agressivement Gustav devant la salle de français, pour lui demander l'argent. Il ne comprit même pas tout de suite de quoi elle parlait ; cette histoire de collecte lui était complètement sortie de la tête. Et puis, il avait vu tous les regards des amies de Marina, penchées sur lui. Il secoua négativement la tête, presque affolé quand il comprit de quoi il s'agissait et réussit à bafouiller qu'il n'avait pas l'argent sur lui, et qu'il le rapportait demain.
Le soir en rentrant, il demanda à sa mère s'il était obligé de donner de l'argent pour Marie. Tu sais Maman, cette fille, je ne l'aime pas, et elle ne m'aime pas non plus. Elle m'embête comme les autres ; j'ai pas envie de lui faire de cadeau. Sa mère lui dit qu'il n'était pas obligé de faire la charité (puisque que c'était bien ça) mais finit par lui donner quand même un euro, pour l'empêcher de tourner en rond dans le salon en angoissant sur la manière dont il allait dire à Marina qu'il ne voulait pas donner d'argent.
D'ailleurs le jour d'après, tout le monde était au courant de cette histoire autour de Gustav, Marie et Marina. Il se fit tout petit durant la matinée, mais à la cantine, une amie commune à Marie et Lisa, Carolina, hurla qu'il pouvait bien donner un euro, qu'est-ce que c'était alors que Marie pouvait elle mourir ! Il n'avait rien dit, avait ignoré cette fille, et avait attrapé ses couverts.
Plus tard, en discutant de cette histoire avec Georg, et il faut bien le dire ; il l'admirait, il avait fait le mec blasé et avait haussé les épaules ; elle va pas mourir, attends ! C'était juste pour me faire peur.
Mais pendant toute la journée, ça avait continué. Les chuchotements dans son dos pendant les cours, et les insultes qu'ils réussissaient à discerner. Enculé, salaud, c'est pas possible d'être aussi méchant et sans c½ur, qu'un pauvre con, aucune conscience. Il avait fait le sourd, jusqu'à ce que Marina hurle dans le gymnase devant tous les autres qu'il était égoïste et autres. Elle s'était ensuite accrochée au bras de Juri, et elle minaudait. Il est gentil lui, pas comme toi. Je l'aime bien, toi non. Comme si ça lui faisait quelque chose. Il ne l'aimait pas non plus cette fille ; non elle, il la détestait. Parce qu'elle avait monté tout le monde contre lui, et que ça lui tordait le ventre de savoir qu'on le prenait pour un garçon sans c½ur, égoïste, qui se fichait totalement du monde. Non, il ne s'en fichait pas ; il s'en prenait plein la gueule tous les jours. On n'a pas l'habitude de voir quelqu'un remercier son bourreau, si ?
Finalement, à la dernière heure de la journée, Lisa était venu lui demander sans aucune intention particulière (et c'était une première) s'il donnait quelque chose ou non. T'es pas obligé, tu fais comme tu veux. Il avait bafouillé, et avait donné deux pièces de cinquante centimes avant de sortir presque en courant de la classe. Il avait tellement honte, il se sentait tellement lâche. Il cédait à la facilité, et s'en voulait. Et puis en mettant, il faisait un geste non ? Quoi qu'il en soit, les paroles de Carolina résonnaient dans sa tête.
Deux mois plus tard, on revit Marie au collège. Elle n'arrivait plus à marcher correctement, et se tenait au mur et aux tables pour se tenir debout. Elle avait beaucoup maigri et ses jambes ne la portaient plus.
Mais elle était là, et tout le monde s'en réjouissait. Et la place d'ordinaire vide à côté de Gustav en cours d'anglais avait été retrouvé par son occupante. Et non, Gustav n'était pas spécialement heureux de la revoir. Il avait peur que de sa voix fatiguée, il entende des reproches par rapport à cette histoire de cadeau, d'argent dont elle avait forcément entendu parler. Mais elle se contenta de rester silencieuse, et de l'ignorer sauf pour lui demander son effaceur avec un sourire timide. Le pire, c'est qu'elle était gentille dans le fond...
Et puis la semaine d'après, elle retourna en chambre stérile. Gustav voyait Marine qui s'arrêtait un peu de jacasser et se baisser des yeux tristes sur sa feuille blanche de en contrôle d'histoire.
Mais entre temps, le beau temps était arrivé, et c'était les dernières semaines de l'année scolaire. Il n'était plus obligé de se coltiner les affreux manteaux que sa mère lui donnait, et avait le sourire quand il sortait du collège et qu'il voyait Georg appuyé nonchalamment contre la grille.
Et enfin, cette année s'était finie. Il avait séché le dernier jour de cours, et il avait invité Georg et les jumeaux à rester dormir. Ils avaient regardé des films toute l'après-midi, et ils avaient finis la soirée, allongés à même le sol à s'inventer des destins de star de rock.
Quand ils rentrèrent chez eux le lendemain, Gustav se connecta sur MSN et surfa un peu sur le net (pour être courant des dernières nouvelles en matière de hard rock). Et au moment où le nouveau clip de Metallica se finissait, une fille de sa classe qui ne lui parlait que pour être sûre des devoirs engagea la conversation. T'es au courant ? De quoi. Pour Marie. Quoi ? Elle est décédée ce matin.
BAM. Dans ta gueule. Tu t'y attendais pas, hein ?
Il se déconnecta et il descendit dans la cave pour jouer de la batterie. Se défouler.
Marie est morte, c'est de ma faute.
L'histoire de l'argent, et toutes les piques de Marie lui revenait en tête. Il n'arrivait pas à lui en vouloir.
C'est de ma faute.
Les paroles de Carolina résonnaient dans sa tête, et couvraient le bruit qu'il faisait en tapant sur sa batterie.
C'est de ma faute, putin...
Il assista à l'enterrement dans la petite église à côté de la maison de jumeaux. Il s'assit au dernier banc, tout seul, au fond de cette église qu'il trouvait moche. Il ne pleura pas, et n'eut aucun signe d'émotion pendant toute la cérémonie. Même quand le cercueil entra par la lourde porte en bois. Même quand la mère de Marie commença son discours avant de s'écrouler sur l'estrade. Il avait juste les mains qui tremblaient, et les yeux rouges quand il passa devant le cercueil à la fin de la cérémonie.
Elle est morte, et c'est de ma faute...
Cet été-là, tout le monde est d'accord pour dire que Gustav a énormément grandi. Physiquement et moralement. Il s'est assagi, et il parle encore moins qu'avant.
C'est de ma faute.
Et puis le temps s'est accéléré. Il n'a pas vu l'année de troisième se dérouler, et en moins de deux, il s'est retrouvé au lycée. Deux mois après son entrée en seconde, il était connu dans l'Allemagne entière, et sa nouvelle vie commençait. Il jouait de la batterie tous les soirs, la renommé de Tokio Hotel ne faisait que grandir. Ils conquirent toute l'Europe, et il s'attaquait aux USA. Ils étaient heureux, et du temps s'était écoulé.
Mais hier, j'ai vu Gustav déposer des fleurs sur sa tombe. Il a allumé une cigarette, et je l'ai entendu discuter avec le marbre gris recouvert de toujours plus fleurs que les autres tombes, même 5 ans après.
Pourtant, il ne l'aimait pas...
À Marie Cousin _ 1992-2006
Décédée suite à une tentative de greffe de moelle osseuse pour essayer de guérir sa leucémie.
(Cette histoire c'est la mienne. Malheureusement. Gustav c'est moi, à l'époque (àquelquesdétailsprès; j'avaismameilleureamie). Vous allez me demander pourquoi il s'en voulait. Je vous dirais que je savais pas...)