-Je ne vois pas pourquoi vous ne le ferez pas.
Elle s'allume une cigarette.
-Je vous vois tous les jours ici.
-Effectivement. J'écris un livre.
-Ah.
-Alors j'observe les gens qui viennent sur cette terrasse de café tous les jours pour m'en servir dans mon livre. Je vous vois tous les jours.
-Effectivement.
Elle tente un sourire qui ressemble à une grimace.
-Pourquoi vous ne savez pas sourire ?
-Parce que la vie ne m'a jamais appris à sourire.
-Ah. Elle vous a appris quoi la vie ?
Elle jete sa cigarette par terre et finit son café.
-La vie, elle a arrêté de me donner des leçons ; je suis un cas désespéré.
-C'est embêtant.
-Je ne vous le ferai pas dire.
Elle s'allume une nouvelle cigarette.
-Je suis dans votre livre ?
-Je parle, en effet, d'une jeune femme avec de longs cheveux noirs qui cachent son visage blanc. Elle fume beaucoup, et elle garde toujours son manteau, même quand il y a du soleil et qu'il fait bon. Elle boit des crèmes et je ne l'ai jamais vu parler avec quelqu'un.
-Sauf aujourd'hui.
-Hein ?
-Oui, je suis encore là aujourd'hui, mais je parle avec quelqu'un. Vous en l'occurrence.
-Effectivement.
-Vous dîtes beaucoup effectivement.
-Effectivement.
Il sourit et elle tire sur sa cigarette.
-Et pourquoi vous venez me parler ?
-Parce que j'ai besoin de renseignement sur vous pour pouvoir continuer mon livre.
-C'est un livre sur quoi ?
-Sur les gens. Sur la vie. Et un peu de vous.
-Ah.
-Vous êtes une personne très intéressante à écrire.
-Ce n'est dont que pour un but lucratif que vous venez me parler ?
-En quelque sorte.
-Très bien.
Elle écrasa sa cigarette sur les pavés.
-Que voulez-vous savoir ?
-Qui vous êtes.
-Non.
Elle touilla sa cuillère dans sa tasse vide.
-Non ?
-Je ne vous dirais pas qui je suis, comment je m'appelle et où j'habite.
-Très bien.
Elle releva des yeux curieux.
-Racontez-moi votre vie.
-À partir de quand ?
-À partir de là où vous pensez que c'est intéressant.
-Ma maman et mon papa s'aimaient. Et j'avais un petit frère blond. Blond comme les blés et avec un sourire de soleil.
-Je peux vous enregistrer ?
-Si vous voulez.
Elle alluma une nouvelle cigarette.
-J'avais des jolies robes rouges, vertes et bleues. Et mon papa avait une voiture grise. Mon papa est mort.
-Je suis désolée.
-Ça ne sert à rien. Mon papa est mort il y a 10 ans. Comme ma maman.
-Vous avez quel âge ?
-Vingt-sept ans demain.
-Joyeux anniversaire en avance.
-Merci.
Elle tira sur sa cigarette.
-Mon petit frère est mort dans la voiture grise quand il avait 10 ans. Mon papa et ma maman ne se sont plus jamais aimés et ils sont partis.
-Où ça ?
-Très loin.
-Et vous ?
-Quoi moi ?
-Qu'est-ce que vous êtes devenu ?
-Bah je suis resté ! Je suis resté dans ma maison, et mes parents n'étaient plus là. C'est à partir de ce jour-là que la vie a arrêté de me donner des leçons de sourire.
-C'est là que vous avez commencé à fumer ?
-Je fumais déjà un peu avant. J'avais quatorze, quinze ans peut-être. Ça ne vous dérange pas la fumée j'espère ?
-Absolument pas.
Elle hocha la tête.
-Et après ?
-Vous êtes sûr que vous voulez parler de moi dans votre livre ? Ce n'est pas très marrant ma vie, vous savez.
-Non, je ne suis pas sûr. Mais j'aime bien vous écoutez parler.
-Vous continuez quand même d'enregistrer ?
-Je n'ai jamais enregistré.
-Ah.
Un garçon passe et elle demande un grand crème.
-Et après ?
-Après, j'ai perdu mon copain et mes amis. Il paraît que quand on ne sourit pas, on perd tout.
-Vous avez tout perdu ?
-Non, pas tout à fait. J'ai gagné de l'argent. Tous les mois, trois mille euros de mes parents. Pour me dire qu'ils m'aimaient.
-Ah bon ?
-Non. Mais je me suis toujours forcée à croire ça.
-Ah.
Son crème arrive, elle y met un sucre.
-Après, j'ai commencé à me droguer.
Elle boit une gorgée du liquide chaud.
-Vous ne dîtes rien ?
-Je peux dire quoi ?
-Rien. Taisez-vous.
Elle alluma une nouvelle cigarette.
-Donc je disais, j'ai commencé à me droguer. J'allais à des fêtes glauques, et je me réveillais souvent le matin sur le parquet crade, des mecs louches sur moi.
-Vous étiez aussi seule que ça ?
-Oui. Transparente. De toute façon, je n'allais plus en cours, et je passais mes journées chez moi ou dans ces fêtes glauques comme je disais.
Elle avale une nouvelle gorgée de son crème.
-Et après ?
-Bah, j'ai continué. Et puis un jour, une fille a débarqué chez moi. Je ne la connaissais absolument pas, et elle ne m'a pas dit un mot. Je ne me souviens plus de son visage...
-Elle a fait quoi ?
-Oh ! Elle a jeté toute ma came aux chiottes, elle a ouvert les volets, et m'a ordonné de ne plus jamais aller à ces fêtes. Elle est repartie.
-Vous l'avez revue ?
-Non jamais.
-Et vous ?
-Moi ? Je l'ai écouté. Je suis allé voir mon petit frère au cimetière, et je suis retournée au lycée.
-Ça s'est passé comment ?
-Vous croyez que c'est redevenu comme avant ?
Il hoche la tête et elle jette sa cigarette.
-Vous êtes fous.
-Pourquoi ?
-Parce qu'on ne revient pas sur le passé, et avant c'était du passé. Je me suis retrouvé toute seule, parce que je n'étais pas fréquentable. Et j'ai travaillé. J'ai eu mon bac, avec mention.
-C'est bien.
-C'est bien quand vous avez des parents qui vous félicitent.
Un garçon passe et elle commande un espresso pour lui.
-Ça m'ennuie de ne pas vous voir boire.
-Merci.
-De rien.
-Et ensuite ?
-J'ai trouvé un boulot, j'ai fait des études de lettres.
-Vous avez revu vos parents ?
-Trois fois en dix ans. J'ai enchaîné les petits boulots.
-Et ?
-Et bah c'est tout. Mon dernier contrat s'est terminé, mes parents étaient morts, je suis partie et je suis là, à cette terrasse de ce café.
-Vous habitiez où avant ?
-Là où tout est gris et triste.
-Dans le Nord ?
-Là où mon petit frère est mort, et où mes parents m'ont abandonné.
Elle allume encore une cigarette.
-Et maintenant ?
-Je viens tous les jours ici.
-C'est tout ?
-C'est tout.
Il finit d'une traite son espresso.
-Et vous faîtes quoi ici, tous les jours, à cette table ?
-J'attends.
-Vous attendez quoi ?
-Je savais pas.
-Vous savez maintenant ?
Elle retente de sourire.
-Vous souriez mieux que tout à l'heure.
-C'est grâce à vous.
-Ah bon ?
-Oui.
-Vous attendiez quoi ?
-Que quelqu'un vienne me parler et m'apprenne à sourire
-Oh.
-Oui, comme vous dîtes.
Elle finit sa cigarette.
-Vous allez faire quoi maintenant ?
-Attendre que votre livre sorte, ça m'apprendra à sourire encore une fois.
Elle finit son crème.
-Vous voulez que je vous apprenne à sourire encore plus ? Et même à rire ?
-Vous en seriez capable ?
-Je sais pas. Mais j'ai envie d'essayer. Vous êtes belle quand vous souriez, j'aimerais vous voir rire.
-Fais moi rire s'il te plait...