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20.

Le soleil brillait quand il est rentré dans le bus. On était au début du mois d'avril, et le soleil recommençait à faire son apparition, réchauffant les amoureux dans les parcs, découvrant les épaules et redonnant le sourire à toutes les âmes en peines. Mais quand il est rentré dans le bus, je crois qu'il était mort de froid. Il portait un bonnet en dessous des deux capuches de ses gilets. Il avait plongé ses mains gantées de mitaines dans ses poches, et il gardait son nez caché dans son écharpe. On ne voyait pas tellement ses yeux quand il s'est assis au fond du bus presque vide. Il a trituré quelque chose dans sa poche, et je crois l'avoir entendu soupirer. Il a relevé la tête et a regardé devant lui. Son visage fin est apparu, éclairé par un rayon de soleil qui passait par là. Il avait le teint pâle, très pâle. Et ses yeux noirs étaient injectés de sang. On avait l'impression qu'il n'avait pas dormi depuis des semaines. Au début, j'ai cru qu'il était malade. J'ai regardé ses gestes tremblants quand il a fouillé dans son sac pour rechercher son piercing à l'arcade, caché par des longues mèches de cheveux noirs, qu'il a remis pourtant adroitement, malgré les chaos du bus. J'ai regardé ses gestes fébriles quand il lissait nerveusement les plis de son treillis, et puis j'ai remarqué la façon qu'il avait d'ouvrir et de refermer le clapet de son portable. Comme s'il attendait le coup de fil de quelqu'un d'important. Comme si sa vie dépendait de cet appel –puisqu'il y allait en avoir un.
Et puis il y avait des embouteillages, et je le voyais agitait nerveusement sa jambe droite. Il a sorti des écouteurs de sa poche, et il a sorti un autre portable. J'ai haussé les sourcils sans rien dire. Il a enclenché sa musique, un seul écouteur dans ses oreilles. Sa jambe s'est mise à battre le rythme de la chanson, et j'ai cru deviné des riffs de guitare et de la batterie. J'ai souri dans les plis de mon écharpe, et j'ai moi-même augmenté le son de mon mp3. Je me suis calée un peu plus dans le fond de mon fauteuil, essayant de perdre mon attention pour ce jeune homme en face de moi. J'ai regardé les paysages défiler à l'envers à travers la vitre, et j'ai recommencé à écailler mon vernis, les mains dans la large poche de mon sweat. Mon regard est alors revenu se poser sur l'homme en face de moi. Il avait enfoui, comme moi, son menton, sa bouche et son nez dans son écharpe. On n'apercevait que ses yeux sans expression, encadrés de mèches rebelles brunes qui dépassaient de sous son bonnet. Et puis, tout d'un coup, je l'ai vu s'agiter. Il a regardé brusquement l'heure sur son portable, et a fouillé à l'intérieur de son sac. Il avait les mains tremblantes, et j'ai pu voir ses ongles rongés crispés sur les coutures de son sac. Il a farfouillé un instant, et puis il a sorti un paquet de cigarettes, et un briquet. Il a ouvert la petite boîte, et en a sorti un petit sachet marron. J'ai souri pour moi-même, quand il a éclaté consciencieusement une de ses cigarettes et de mettre le tabac sans sa main. Il a ouvert son petit sachet, et l'a mélangé au tabac, avant de sortir une feuille et un filtre de son paquet de cigarettes qu'il a jeté dans son sac. Il a mélangé les deux substances, a étalé son papier filtre dans son autre main, et hop, il a mis le mélange au milieu de la feuille. Il a placé un filtre au bout, a enroulé le papier avant d'humecter avec attention toute la longueur. Il a alors tapé sur le filtre pour tasser le tout, et a enroulé le bout de papier au bout. À ce moment, il a relevé la tête et il m'a souri. Un sourire vicieux, derrière un sourire fatigué. Je me devais de ne rien dire à ce qui venait de se passer ; je ne devais pas dire que l'homme en face de moi était un camé, un dealeur. Qu'il avait deux portables ; un pour le boulot, un pour sa mère. Que s'il avait enlevé son piercing auparavant, c'était juste pour ne pas se le faire arracher pendant un deal qui aurait pu mal tourné. Que si sa peau était si blanche, ses joues si creusées, ses cernes si marquées et ses yeux si rouges, c'était juste à cause de ses joints –et autres. Et que s'il avait si froid, et que ses gestes étaient si tremblants, c'était juste à cause du manque. J'ai hoché la tête pour lui montrer que j'avais compris, et c'était le terminus, alors je me suis levée. J'ai regardé par terre, en cachant mes mains dans ma poche, en cachant mon visage sous ma capuche et dans mon écharpe, et je suis montée dans le premier train pour Paris. J'ai oublié ce jeune homme que je venais de voir, j'ai oublié ce qu'il s'était passé. J'ai failli m'endormir dans le train. Et quand il est arrivé à Gare du Nord et que je me suis levée, j'ai cru que j'allais tombé dans les pommes. J'ai juré pour la forme, et je me suis dépêchée de monter dans un métro. Quand je suis sortie à la bonne station, je suis restée immobile, sans savoir réellement où aller. J'étais au milieu du quai, les gens passaient à toute vitesse autour de moi. Et les portes du métro se sont refermées, et je me suis effondrée par terre, le visage humide entre mes mains. Ma capuche a glissé et mes cheveux noirs se sont étalés dans mon dos. Je sentais mon corps maigre trembler sous mes couches de vêtements, et mes yeux qui se fermaient pour mieux pleurer semblaient ne plus jamais vouloir se rouvrir.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée comme ça. Les métros ne passaient plus, et la gare était vide. Mes larmes se sont arrêtées, et j'ai fini par ouvrir mon sac, pour chercher fébrilement une cigarette. Là, assise, au milieu d'un quai de métro, sous la lumière blafarde des néons, je fumais. Et puis, j'ai cherché mon portable, et je l'ai appelé. La seule personne qui pouvait me sauver encore. Il m'a dit qu'il se trouvait à deux rues de la station de métro. J'ai raccroché, j'ai jeté ma cigarette sur les rails et j'ai remonté doucement les marches de la station. Dehors, le soleil commençait à se coucher, et les cheveux des gens brillaient d'un éclat doré. J'ai souri un petit peu, et je me suis dépêchée de trouver la rue qu'il m'avait indiquée. Mes genoux tremblaient, mes mains aussi. L'adrénaline commençait à affluer dans mon sang ; pressée de retrouver ce moment de bonheur intense dans mon sang. Paradoxe ; j'ai tellement besoin de ce truc qui me fait crever... Camée. J'ai trouvé la petite rue, et je suis rentrée dedans doucement. Il faisait presque noir. J'ai allumé mon portable, et je l'ai rappelé, comme il me l'avait demandé. J'ai entendu un portable vibrer à côté de moi. Je me suis retournée doucement, et j'ai vu des mains gantées de mitaines sortir de poches de gilet pour me tendre un paquet marrônatre entouré de film plastique. J'ai sorti les billets de ma poche, et l'échange s'est fait en silence. Pendant qu'il recomptait tous ses billets, j'ai relevé la tête. Et son visage pâle, encadré de longues mèches brunes s'est éclairé. Il m'a fait un doux sourire, avant de me tendre la main et de me faire sortir de la ruelle, pour qu'on regarde tous les deux le coucher de soleil, un joint dans la main.

(àpartirdunehistoirevraie ; dumecquejevoistoujoursdanslebuslesoir. misàpartcemec,cesdeuxcapuches, sesdeuxportables, &sonpiercing,yariendevrai)
# Posté le jeudi 27 mars 2008 17:44
Modifié le samedi 03 mai 2008 07:43

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