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19.

J'ai compris que l'être Humain ne fait rien d'autre que saigner


Alors il continue de frapper en se répétant cette phrase dans la tête. On ne fait que saigner, je ne fais que saigner. La sueur qui perlait à la racine de ses cheveux glisse doucement sur son front, et une goutte tombe sur ses cils le faisant cligner les yeux. La goutte continue son chemin sur sa joue le chatouillant désagréablement. Il s'empresse d'enlever cette goutte qui ressemble à une larme ; il n'est pas une fillette. Il ne pleure pas, jamais. Il ne dit jamais qu'il a mal, que ça brûle à l'intérieur. Mais l'Homme ne fait rien d'autre que saigner. Alors il continue de frapper dans ce putin de sac. Des bandages recouvrent à peine ses mains, et ça tire un peu sur ses jointures. Ses épaules lui font mal, et ses avant-bras aussi. Il sent encore la peau de son genou qui tire quand il est tombé tout à l'heure sur la piste dehors sous la pluie. Son tee-shirt qu'il a jeté par terre est mouillé d'eau de pluie et de sueur. Il est en nage. Mais je crois qu'il ne s'en rend même pas compte. Je crois qu'il ne se rend compte de rien. La sueur dégouline sur son visage crispé, et le sac valse devant lui quand il frappe dedans. Ses bras se plient et se déplient rapidement dans un mouvement saccadé ; pas de jolies arabesques, c'est une chorégraphie violente. Ses poings volent et rencontrent ce lourd sac. Un coup et puis encore un autre. Ses mains lui font mal, mais il ne peut plus s'arrêter. Ses doigts sont crispés, il ne peut plus les décoller de sa paume. Il ne peut plus arrêter de frapper, de frapper. Encore et encore. Il ne peut pas arrêter l'accès de violence qui glisse dans son sang et lui monte à la tête. Tout est rouge et noir. Rouge de sang, noir de mal. Et son monde à lui est gribouillé de stylo noir, cachant le soleil et même les lumières artificielles de la scène. C'est le chaos. Mais c'est sa vie. Il frappe encore et encore, pour essayer d'évacuer toute cette putin de violence qui s'installe dans son corps. Tout faire sortir, jusqu'à en vomir, jusqu'à en saigner. Jusqu'à en crever. Enlever le mal, pour relever la tête et oser regarder son petit frère dans les yeux. Lui dire que tout va bien, qu'il peut continuer à sourire innocemment. Les yeux dans les yeux. Crois moi, je ne fais rien de mal. Laisser son petit frère sourire face au soleil, et s'éloigner doucement pour se perdre dans les bras des putes, dans la fumée de la came et dans les vapeurs d'alcool. Faire croire à son frère que la vie est belle, et que s'il semble fatigué c'est parce qu'il travaille trop.
Il crispe encore plus son visage et enfonce ses dents dans sa lèvre inférieure. Il a mal au ventre ; il a ces putins de n½uds à l'estomac, ceux qui l'empêchent de manger correctement. Ces putins de n½uds que personne n'arrivera jamais à défaire.
Cupidon est enfermé dans un bidon d'essence. Il croit même plus en l'amour. Ça n'existe pas de rencontrer une jolie fille qui l'aimerait pour ce qu'il est et pas pour ce qu'il paraît. Ça n'existe plus, il est trop vieux, c'est déjà passé tout ça. Même Cupidon est enfermé dans un bidon d'essence. C'est lui qui a jeté l'allumette dans le bidon et qui a fait explosé ce putin d'amour...
Alors évidemment, il est toujours dans ce gymnase vide, puisqu'il est trois heures du matin. Et il est toujours là en train de frapper comme un forcené, comme si sa vie tenait au fait qu'il tape de toutes ses forces contre ce sac qui ne lui a rien fait. La lueur de la lune fait briller la sueur dans sa nuque, et le sang qui éclabousse sur son torse nu. Une violente douleur lui parcourt les bras, et il tombe à genoux sur le parquet. Ses jointures sont ensanglantées, et il ne peut presque plus bouger les doigts ; il fera comment demain soir ? Il regarde le sang goûter le long de ses doigts jusqu'à ses coudes pour tomber en de petits ronds écarlates sur le sol. J'ai compris que l'être Humain ne fait rien d'autre que saigner.
Et il s'est roulé en boule par terre, le corps secoué de sanglots pour la première fois.

Le lendemain matin, son petit frère lui demandera où il a passé la nuit. Il mentira comme d'habitude. Lui dira qu'il était avec une jeune fille qui vient juste de partir. Son frère hochera la tête pendant qu'il cachera ses mains derrière son dos.
Et il ne saura jamais que son frère était là hier soir, dans le gymnase. Comme les autres soirs. Et qu'il a vu son grand frère péter les plombs pour la première fois. Il aura juste laissé de la pommade sur le meuble de la salle de bain.

19.
# Posté le vendredi 14 mars 2008 12:59

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